Nous étions vendredi 30 septembre. Il devait être à peu près 23h30. Depuis bien trop d’heures déjà, je regardais les aiguilles de l’horloge dans l’espoir impatient qu’elles me libèrent de mes obligations salariales.
J’étais fatigué, physiquement, mentalement et nerveusement par ma longue journée de travail… Je devrais dire par ma longue semaine de travail. La reprise des cours universitaires, et, à plus forte partie, des baptêmes estudiantins est particulièrement harassante pour le pauvre tenancier de bar que je suis.

Bref, j’étais arrivé sur mon lieu de travail quelques heures plus tôt, et rabattant mon ennui sur le journal qu’un client avait laissé là, je n’avais pu que constater avec stupéfaction qu’Harry Potter occupait les premières pages de la gazette.
Cela ne m’étonna pas plus que ça vu qu’il s’agissait de la DH et qu’il m’est assez fréquent de constater que le rédacteur en chef de ce charmant journal a… comment dire… un sens des priorités rédactionnelles qui diffère sensiblement du mien et croyez-moi, c’est un euphémisme! (Un professeur de journalisme que je ne citerai pas ici m’a dit un jour que « la DH est au journalisme ce que la prostitution est à l’amour… », Vous aurez ainsi le fond de ma pensée).
Je sais que c’est pas beau de rapporter, mais avouez que titrer trois pages sur la qualité des frites bruxelloises quand une tornade improbable dévaste l’Amérique du Nord, il y a de quoi étonner le plus blasé des agents du NKVD… enfin, on va encore dire que je pinaille… . Bref que disais-je avant de divaguer ? Harry Potter occupait les premières pages de la DH du jour. Je m’en étonnai auprès de mon collègue qui s’insurgea de mon ignorance, et me tança de n’être point au courant que, dans la soirée, sortirait le sixième opus de cette obscure série qui foule aux pieds tous les standards de l’Héroïc Fantasy, qui me plaît tant depuis qu’un jour, plus enfant qu’adulte encore, je découvrais émerveillé le monde du jeu de rôle.
Donc, plus attendu encore que le Pape au balcon un dimanche de Pâques, le roman sortirait une fois la mi-nuit dans plusieurs grandes librairies de la ville qui se feraient un plaisir de capitaliser à leur bénéfice le talent (ce dernier point est laissé à l’appréciation libre du lecteur) de JK Rowling. Le soir venu, un peu sceptique, j’en vins à me demander si je ratais réellement quelque chose en ne lisant pas ce que bien des gens qualifiaient de chef-d’œuvre de la littérature fantastique contemporaine. J’avais déjà vu, à mon corps défendant, l’adaptation cinématographique des deux premiers tomes et, sans trouver ça formidable, j’avoue que c’était moins mauvais que ce que je craignais. Donc bon, là, il me faut reconnaître honteusement que la curiosité l’emporta sur le portefeuille (qui lui restait très sceptique) d’autant que la station de Taxi n’était pas bien loin de la FNAC. Voilà donc votre serviteur clopinant benoîtement vers le magasin, remontant le courant des gens souriant béatement, un petit sac coloré à la main, qui devait sûrement contenir le dernier volume de ce bon Harry (J’ai dit « Bon Harry », pas « Bon à rien »… non mais phonétiquement ça prête à confusion et comme je relis toujours mes textes à voix haute avant de les poster…). Après avoir tourné en bourrique un ersatz d’Hagrid revenant d’une cure Slim Fast qui m’assurait que le mot de passe était « Celui dont on ne peut pas dire le nom est de retour » ou enfin, quelque chose comme ça, je pris les escalators et arrivai à l’étage. Rapidement, je m’empare d’un exemplaire grand format de chacun des six volumes, je me faufile entre les sorcières de bazar et m’empresse d’aller à la caisse. Tout plongé que j’étais dans la morosité d’une file d’attente considérable, j’avoue que ma vivacité d’esprit s’était un peu amoindrie. En fait, il me fallut bien cinq bonnes minutes pour me rendre compte que les gens me dévisageaient très peu discrètement, au point que j’en vins à vérifier si j’avais bien enfilé un pantalon ce matin.
Un peu surpris d’être devenu le centre d’attention de tous ces gens, je plantai mes yeux dans ceux d’une adolescente typique, totalement amorphe qui stagnait là, à ma hauteur, dans la file voisine et qui elle aussi d’ailleurs me regardait stupéfiée. Encouragée par mon regain d’attention, la gueuze m’adressa la parole. - Vous n’en avez lu aucun ? Horrifiée qu’elle était, à peine croyable ! - Euh… ben non… . Moi, aussi dubitatif qu’une poule trouvant un cure dents. - Ben pourquoi ? - Pardon ??? - Pourquoi vous les avez pas lus ? Et c’est là que je restai à la regarder, bêtement, sottement, de la façon la plus abruptement consternée qui soit, remarquant à peine que tous les gens alentours suivaient l’échange. Et là, j’avoue que j’ai eu une bouffée de haine contre l’humanité toute entière, car cette pauvre âme venait de me recracher à la gueule les mots que j’ai entendus presque chaque fois que je déclarais ne pas aimer le Foot/ Star Academy/H&M (au choix)… « Ben pourquoi ? » Je l’aurais frappée. Et le pire c’est que tout le monde me regardait avec une lueur de crainte dans les yeux, comme si un loup s’était introduit dans la bergerie, comme si, définitivement, j’étais devenu différent d’eux, un hérétique presque. L’idée qu’un livre puisse créer un tel clivage me flanqua une frousse à peine imaginable qui me fit oublier quelques instants qu’elle attendait toujours une réponse. - J’étais trop occupé à lire Hobb, Herbert, Balzac, Sade, Nothomb aussi parfois quand j’ai envie de me détendre un peu. Lui répondis-je enfin. - Ah ouais. Me dit-elle. Nothomb c’est chiant, j’aime pas du tout, y’a même pas de sorciers. Et c’est là, tout a coup, que je me sentis étonnamment proche du Maréchal Ernest Renan, comprenant définitivement sa sentence superbe : « La seule chose qui donne un aperçu de l’infini, c’est la bêtise humaine » Et cette pauvrette venait conjointement d’en repousser les limites et de les préciser à mon endroit. Je me sentis obligé de la remercier. Elle ne me comprit pas.
Mise en ligne par Benjamin
Date: Friday, October 7 2005
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