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  L'année télé promet d'être très gay

En 2004, les homosexuels vont faire leur show cathodique. Longtemps "placardisés" ou cantonnés aux médias spécialisés, ils sont aujourd'hui très prisés par les chaînes grand public. Mais gare aux caricatures. (Cécile MARGAIN).

C'est le magazine homosexuel Têtu qui l'affirme : "2004, l'année en rose". Les télévisions planteront le drapeau gay dans leurs programmes. Après les Etats-Unis et l'Europe, la France emboîte le pas et c'est M6 qui ouvre le bal. Le 30 janvier prochain, une soirée Follement gay doit mettre le feu dans les foyers. "C'est avant tout un grand show de divertissement", note le producteur de l'émission, Philippe Thulier. "On est là pour s'amuser dans une ambiance de boîte de nuit". La recette : trouver le dénominateur commun entre la culture gay et la culture hétéro. Et conserver le label gay. Les plats traditionnels de ce menu consensuel : Dalida, Mylène Farmer, Abba, Village People, Zaza (Michel Serrault) de La cage aux folles, ou Chouchou (Gad Elmaleh)... La famille va se régaler. "Nous souhaitions être larges", confirme Yann Goazempis, directeur délégué aux divertissements et à la musique de M6. "Nous ne voulions pas être ghetto car nous ne faisons pas un magazine de société, ni verser dans la caricature type Michou ou Drag Queen". Bref, on parle gay sans le jargon.


Leçon de bon goût
Chaîne commerciale avant tout, TF1 entend bien surfer sur la vague. Elle s'est battue bec et ongles contre M6 pour obtenir les droits d'adaptation de l'émission Queer Eye for a Straight Guy. Le principe: cinq homosexuels relookent un hétéro un peu rustre et lui apprennent les bonnes manières. Ce show a fidélisé l'année dernière 2,5 millions de téléspectateurs en moyenne sur le câble américain. Avec des pics à 6-7 millions! Un exploit puisque les audiences ordinaires de la chaîne, Bravo, tournent autour de 320 000 individus. L'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Australie, la Suède, le Danemark, la Norvège ont exploité le juteux filon.

En France, cette leçon de bon goût et de bonne tenue est prévue pour l'été. En prime time ou troisième partie de soirée? La réponse indiquera le degré de «normalisation» des homosexuels à la télévision. Dans la même veine, TF1 aurait d'autres projets: un Gaystars, soit une déclinaison homo de Popstars. Avec des nouveaux Village People à la clé. Notons que ce sont les chaînes privées qui se lancent dans la course, comme elles se sont jetées dans la téléréalité. Les télévisions publiques, comme la Télévision suisse romande, n'annoncent pas de tels programmes pour 2004.


Basés sur des clichés
La multiplication de ces émissions sur les grandes chaînes en réjouit plus d'un. C'est la preuve que l'homosexualité n'est plus un tabou, qu'elle se banalise à défaut de se normaliser. D'autres s'inquiètent du revers de la médaille: la caricature. L'association Media-G - qui observe le traitement de l'homosexualité dans les médias français - déplore que les projets retenus par les chaînes hertziennes "soient basés sur des clichés à propos de l'homosexualité masculine aux dépens de concepts plus innovants tels que Boy Meets Boys, où il est permis de voir des hétérosexuels placés en situation de minorité et devant faire semblant d'être homos".

Au sujet de Queer Eye... la presse américaine s'étonnait que les gays y «soient hystériquement folles et placés dans un contexte réducteur». Si les chaînes ne sont pas toutes particulièrement homophiles - ni homophobes d'ailleurs -, elles cherchent simplement à faire de l'audience. Elles préfèrent alors exploiter le "folklore" gay, exubérant et drôle, basé sur la "follitude". Celle-là même qui a assuré il y a quelques mois l'énorme succès - presque 4 millions d'entrées en France - du film Chouchou. Depuis La cage aux folles en 1978, elle a même rarement failli.

Un genre de film que les chaînes n'hésitent pas à programmer dans les cases familiales. Le 17 janvier dernier, à 20h 50, la TSR passait Gazon maudit de Josiane Balasko en «lesbienne camionneuse». Le lendemain à la même heure, TF1 diffusait Pédale douce de Gabriel Aghion : "la caricature des homos au placard le jour, travestis la nuit", résume David Lebois. Tandis que La confusion des genres, film plus ambigu de Ilan Duran Cohen, était quant à lui visible sur Arte à 01 h 15.

Plus aptes à nuancer l'image des homos, les séries. La cuvée 2004 devrait être aussi rose que les précédentes. Outre les seconds rôles réguliers, désormais présents dans toutes les séries, les homos accèdent de plus en plus aux premiers postes. Aux Etats-Unis, Queer as Folk, Will & Grace et It's all Relative ont initié le mouvement. M6 vient de racheter la dernière. Et France 2 préparerait selon Têtu une série sur la cohabitation entre une hétéro et un homo. Mais pas de téléfilms annoncés par les chaînes sur ce thème pour 2004. Une baisse de régime après les années 2001-2002 assez riches en histoires typiquement gay.


Lancement de Pink TV
Alors, 2004 année rose? C'est du moins la couleur de la future chaîne destinée aux gays et aux lesbiennes, Pink TV. Après deux ans d'attente, elle devrait émettre au printemps sur le câble. C'est la deuxième du genre en Europe: Gay TV existe déjà en Italie. Or, David Lebois de Media-G espère que son existence apportera un regard nouveau sur la communauté gay : "Pink TV va devenir une source d'informations et d'images pour les journalistes des chaînes généralistes". L'approche et le traitement de l'homosexualité par les gays eux-mêmes pourraient déteindre sur l'ensemble de la production audiovisuelle. A moins que les hertziennes ne récupèrent les images "trashs". La caricature a la dent dure. Attendue depuis deux ans, Pink TV se veut haut de gamme et culturelle. La présence de journalistes comme Claire Chazal ou Michel Field confirme ce voeu chaste. Coincée entre émissions gay et Pink TV, la TSR se laissera-t-elle aussi influencer?


L'homosexualité et le petit écran: du tabou à la normalisation
Avant de récupérer le label gay pour vendre ses programmes, la télévision a longtemps été frileuse à l'égard des homosexuels. Si l'on remonte aux années 70 par exemple, ce sont surtout les médecins qui parlaient sur les plateaux. Ils évoquaient alors une "folie". L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) classait en effet toujours l'homosexualité dans la liste des maladies mentales. Elle ne la retirera qu'en 1993!

Le premier tournant date des années 80, lorsque l'homosexualité est dépénalisée en France, quarante ans après la Suisse. Les gays apparaissent alors dans des talk-shows, mais plus souvent pour parler du sida que de leurs revendications. "C'est le début d'un genre à part entière, le coming out", remarque David Lebois de Media-G. "Depuis il n'a jamais cessé". En 1994, l'audacieuse Arte diffuse Le chêne et le roseau d'André Téchiné. "Une fiction qui a ouvert la voie au traitement moderne de l'homosexualité", selon David Lebois. En 1995, Canal Plus, la chaîne la plus avant-gardiste, programme sa première Nuit gay. Au même moment, les Gay Pride s'organisent un peu partout en Europe. La première en Suisse romande a lieu à Genève en 1997. Les médias couvrent l'événement. Le tabou s'effrite.


Le virage des années 2000
Le deuxième tournant accompagne la bataille pour le pacs, en Suisse comme en France. "Fin des années 90, c'est le début de l'explosion médiatique", résume David Lebois. "Les homos sortent du placard et on quitte peu à peu les clichés". Les journaux télévisés et les magazines s'attardent sur le pacs. Les homos deviennent familiers. Ce qui n'empêche pas Félix, la première émission alémanique typiquement gay, de sombrer dans l'oubli. En 2001, la TSR assure une couverture maximale de la Gay Pride de Sion. Et programme la "gaytissime" série américaine Queer as Folk. D'ailleurs, on ne trouve depuis pas une série, américaine mais aussi française, sans un second rôle homosexuel. Dans Avocats et associés et PJ ("la série la plus homophile", selon David Lebois) sur France 2, le sujet est très souvent abordé. Entre 2000 et 2002, les téléfilms n'hésitent plus à raconter des histoires de gays. Dans La parade (2002), documentaire du Vaudois Lionel Baier diffusé par la TSR, Juste une question d'amour (2000) sur France 2, ou Le hasard fait bien les choses (2002) avec Jean-Claude Brialy sur la même chaîne, entre autres, ils tiennent le premier rôle.


2003, année record
Selon un rapport édité chaque année par Media-G, 2003 serait même l'année record. En France, le nombre d'émissions traitant de l'homosexualité n'a jamais été aussi élevé: 764 contre 586 en 2002 et 570 en 2001. Toutes chaînes confondues. Du côté des télévisions nationales, on en compte seulement 241, certes plus qu'en 2002 (179) mais autant qu'en 2001 (241). Le rapport de Media-G se cantonne à l'hexagone. Toutefois, du côté de la TSR, on avoue n'avoir pas fait grand-chose en 2003. Temps présent, Faits divers ou Mise au point ont certes diffusé des reportages, mais pour Laurent Beaud de l'Association Sarigai, "les médias se sont lassés du sujet. La Gay Pride ne fait plus la une des journaux : normal, il y a moins de Drag Queen!"

Pour Media-G, le point fort de l'année 2003 est la banalisation des candidats gays de la télé réalité. Leur coming out ne fait plus le chou gras des médias. L'association déplore par ailleurs le rabâchage de poncifs dans des émissions comme Scrupules (TF1), Tribus ou Les coulisses du pouvoir (France 2). Question traitement de l'homosexualité à la télévision, la palme 2003 revient selon David Lebois et Laurent Beaud à la chaîne franco-allemande Arte.


Les annonceurs sont encore frileux
Si L'Oréal a collé son nom sur l'émission très tendance Queer Eye for a Straight Guy et la sponsorise, les annonceurs n'ont pas toujours aimé - et c'est encore le cas aujourd'hui - s'afficher en compagnie de programmes télé typiquement gays. En 1989, lorsque la série Thirty-Something montre deux hommes discutant au lit, la chaîne américaine ABC perd un million de dollars de budget. Plus récemment, l'émission Good As You, destinée aux homosexuels et diffusée sur le câble français, a dû mettre la clé sous la porte faute de pubs. Et ce malgré un succès d'audience. Sur le tournage de la très chaude série Queer as Folk, des marques comme Versace, Prada, Ralph Lauren ont refusé que leurs vêtements apparaissent. Si le "gay-friendly" est à la mode, "les annonceurs craignent encore, en s'adressant aux gays et aux lesbiennes, de perdre une partie de leur public traditionnel", lit-on dans La pub et les ghettos publié par ComAnalysis. Quitte à s'adresser aux homosexuels, la plupart des marques préfèrent le faire en dehors de ses frontières. Renault cible les gays, mais hors de France. Virgin, Nike, Heineken ou encore Calvin Klein communiquent quant à eux en France. Mais ils ne le diront jamais, au risque de passer pour des homophobes. Et ça, c'est pas bon pour l'image non plus.

Sources & rédaction : Cécile MARGAIN (liberte.ch)

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Mise en ligne par Axel
Date: Wednesday, January 28 2004


 

 

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