La majorité des Français reste hostile à l'adoption par les couples homosexuels. Derrière le débat actuel, une réalité : 100.000 enfants vivent déjà avec deux papas ou deux mamans. Comme Vincent, 10 ans, élevé par Pierre et Julien.

Entre ses cours de dessin, sculpture en terre cuite, hockey sur rollers, tennis et judo, Vincent ne risque pas de s'ennuyer. Comme chaque mardi soir, cet enfant de 10 ans, diplômé premier niveau de plongée, a dormi cette nuit chez sa grand-mère qui veille à l'enchaînement des activités du mercredi. Infatigable mamie, en pleine forme à 80 ans, qui trouve le temps de lui apprendre à faire les cookies.
C'est à elle que son petit-fils destine le cadeau de Fête des mères qu'il prépare dans sa classe de CM 1, en région parisienne, un pot en carton peint en bleu et marron. Si Vincent n'offre pas de cadeau à sa maman, c'est qu'elle vit en Grande-Bretagne où elle l'a abandonné à la naissance. Non pas que le gamin n'ait pas été désiré puisque, comme le dit Pierre, son père biologique, âgé de 44 ans, Vincent est né du désir de deux hommes d'avoir un enfant, un désir particulièrement fort pour qu'il devienne réalité.
J'ai un géniteur qui est mon père et une génitrice qui vit en Grande-Bretagne
Pierre, qui vit avec Julien depuis une douzaine d'années, a décidé de recourir à une mère porteuse. Quelques années auparavant, il avait obtenu l'agrément pour l'adoption en tant que célibataire, conformément à la loi de 1966. Toutefois, Pierre avait rapidement renoncé à cette solution : la Ddass (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) ne me proposait que des enfants handicapés ou âgés. Le recours à une mère porteuse étant illégal en France, Pierre, grand blond aux yeux bleus d'allure très british, a mis le cap sur la Grande-Bretagne où, parmi trois candidates, il a choisi la femme formidable, selon son expression, qui allait devenir, par insémination artificielle, la génitrice de son fils. Une grossesse que Pierre, responsable financier, a payé 50 000 F de l'époque. Il ne s'agissait pas d'acheter un enfant mais de rétribuer le fait que pendant neuf mois cette mère de famille, comptable de profession, n'a pas travaillé, justifie Pierre à qui la justice française a confié l'autorité parentale exclusive.
Que se passerait-il si un jour Vincent demandait à connaître sa mère biologique, dont le numéro de téléphone figure dans le grand classeur bleu regroupant tous les documents ayant trait à sa naissance ? Il décidera lorsqu'il aura 18 ans, répond Pierre. Du haut de ses 10 ans, l'intéressé, qui n'a jamais formulé cette requête, rétorque : pour l'avenir, je ne suis pas futuriste.
Ainsi est né Vincent à qui son père n'a jamais caché l'histoire de ses origines : nous en parlions en sa présence, même lorsqu'il n'était pas en âge de comprendre, précise Pierre qui se souvient avec émotion lui avoir donné son premier bain.
Résultat, le fiston affirme aujourd'hui avec un aplomb incroyable : j'ai un géniteur qui est mon père et une génitrice qui vit en Grande-Bretagne. Du registre de la biologie, il passe promptement à l'affectif pour expliquer, sur le ton de l'évidence : j'ai deux papas. Papa Pierre et papa Julien. Ils sont gentils. Je les aime autant l'un que l'autre.
C'est à l'âge de 3 ans que l'appellation papa suivie du prénom a été adoptée. Assumer ces deux papas n'a pas toujours été facile à l'école : en CE 1 (primaire), certains enfants plus âgés me demandaient souvent si j'avais deux pères, confie Vincent, qui parle comme un adulte. Le jour où la directrice, apparemment dépassée par le problème, a confié à Pierre qu'elle ne savait pas dans quelle classe elle allait le mettre l'an prochain, décision fut prise de le changer d'établissement. Nous avons choisi une école catholique où les enseignants sont au courant de la situation et où tout se passe bien. Pierre et Julien, qui participent à la fête de l'école, ont de bonnes relations avec les autres parents. A chaque anniversaire, Vincent invite copains et copines à la maison où le drapeau arc-en-ciel, emblème de la communauté homosexuelle, flotte dans le salon.
Où sont les gazelles ?
Quoi qu'elle pense de l'homosexualité de son fils à qui elle a conseillé de se faire soigner le jour où il lui a appris qu'il était gay, la mère de Pierre est d'autant plus heureuse d'avoir un petit-fils qu'elle n'en a pas d'autre. Les choses ont été à peine plus compliquées pour Julien, dont la mère, apprenant au téléphone l'heureux événement, a aussitôt lâché : cet enfant ne viendra pas à la maison à cause du qu'en-dira-t-on ! Deux mois plus tard, après avoir fait connaissance du nouveau-né, elle nous téléphonait trois fois par jour pour nous abreuver de conseils interminables sur la façon de s'occuper du bébé. Aujourd'hui, elle estime qu'il devrait porter les deux noms ! , raconte Julien.
Qu'adviendrait-il de Vincent s'il arrivait malheur à son père biologique ? C'est le juge des enfants qui déciderait : le confier à Julien, le placer en foyer... On ne sait pas, répond Pierre, visiblement inquiet.
Tout en saluant le courage de Noël Mamère qui a l'intention de marier deux hommes le 5 juin dans sa mairie de Bègles (Gironde), il ne cache pas qu'il aimerait pouvoir épouser son ami, ne serait-ce que pour partager l'autorité parentale avec Julien et par sécurité au cas où... .
En attendant, ce petit bonhomme de 10 ans, à la fois sérieux et farceur, profite des vacances pour parcourir le monde avec ses papas. Californie, Floride, Saint-Domingue, Inde, Chine, Kenya, Tunisie, la liste est longue des contrées visitées par cette famille singulière et aisée, qui ne manque pas d'intriguer. Ne leur a-t-on pas demandé il y a quelques années au cours d'un voyage au Maroc : où sont les gazelles ?
Philippe Baverel (LeParisien.fr - 190504)
Mise en ligne par Axel
Date: Thursday, May 20 2004
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